vendredi 31 juillet 2015

Mary Richardson : Slasher Mary, Mary la Balafreuse



Le 11 mars 1914, la suffragiste anglo-canadienne Mary Richardson attaque au hachoir la toile La Vénus à son miroir, tableau peint par Velasquez au milieu du XVIIème siècle espagnol, exposé à la National Gallery à Londres, pourtant déjà à l'époque protégé par une épaisse plaque de verre.

Amaigries, épuisées par des séjours en prison et des grèves de la faim à répétition, où elles sont douloureusement gavées par des geôliers sans pitié, les activistes suffragistes anglaises n'obtiennent rien, sauf les quolibets et la répression des patriarcaux sûrs d'eux et de leur pouvoir, refusant d'intégrer les femmes dans ce qu'ils appellent pourtant une "démocratie". En 1910, une répression brutale s'est abattue sur les suffragistes, deux femmes seront tuées et deux cent arrêtées. Quelques jours avant les coups de hachoirs, Emmeline Pankhurst, une autre proéminente suffragiste est arrêtée et incarcérée à Londres. Forcément, il y a de quoi se radicaliser.

Pourquoi je vous parle de ça cent ans après ? Parce que dans le numéro 1199 du du 15 juillet 2015 de Charlie Hebdo, Philippe Lançon, toujours en rééducation pour sa blessure au visage, livre son billet où, entre autres choses, il raconte être allé voir quelques jours avant l'ouverture au public, l'exposition Velasquez au Grand Palais avec sa chirurgienne. La Vénus au miroir, "rare nu de la peinture espagnole" figure dans l'exposition. Une restauratrice lui raconte l'acte de Mary Richardson en examinant la restauration du tableau à la lampe. Et Philippe Lançon de commenter le geste de Richardson : "C'était un acte politique contre une société dominée par les hommes, les discours des hommes. Et (rajoute-t-il) c'était un acte puritain". Ce qui m'a fait sursauter.

Vénus à son miroir AVANT : 





Vénus à son miroir APRES avoir tâté du hachoir de Mary Rchardson :


Puritain ? Les femmes c'est bien bon à poil, le cul à l'air, sur les tableaux dans les musées, c'est moins bien dans les assemblées masculines, les académies, et dans les isoloirs des bureaux de vote, a dû se penser Mary Richardson en fomentant son acte iconoclaste. Mais imaginez qu'elle ait décidé de lacérer au hachoir un Christ en croix  -c'est quand même bien le diable si on ne trouve pas un Christ à poil, supplicié, le divin service trois-pièces dissimulé sous un pagne à la National Gallery ? Imaginons maintenant qu'elle ait pensé à viser au hachoir les saintes couilles du Christ. Mais pensez un peu à ce qu'auraient dit les mâles au pouvoir ? Regardez, elles veulent nous émasculer, ces harpies -en anglais évidemment- si on leur donne le droit de vote, ça nous mène directement au statut d’eunuque sans couilles, pire même, sans la divine verge ensemenceuse ! Un pur cauchemar masculin. Je n'étais pas dans la tête de Mary Richardson et je suis bien hardie en vous livrant ses hypothétiques pensées, mais il faut tout de même reconnaître qu'on a tout le temps tort, même 100 ans après, ce sont toujours les hommes qui racontent l'histoire et en font le commentaire. Alors disons que c'est une tentative de donner un point de vue de femme, activiste aussi.

Il faudra attendre la fin de la meurtrière guerre 14-18 dont les hommes sont rentrés exsangues (les femmes seules ayant tenu les pays en guerre), 1918 exactement, pour que le suffrage "universel" soit étendu aux femmes anglaises de plus de 30 ans (21 ans pour les hommes !), puis encore 10 ans, 1928, pour que les femmes puissent voter à partir de 21 ans en Grande-Bretagne ! Il a fallu deux lois pour que les anglaises accèdent enfin à leurs droits civiques ! Emmeline Pankhurst mourra malheureusement en 1928, deux semaines avant de voir ça ! Mary Richardson s'engagera étonnamment dans la British Union of Facists pendant 2 ans avant de la quitter, déçue par leur insincérité envers la défense des droits des femmes. Elle meurt en 1961. Les femmes françaises, elles, devront encore faire une guerre (39-45) engagées à égalité numérique avec les hommes dans la Résistance, pour se voir accorder le droit de vote par décret, sans passer devant un Parlement peuplé de radicaux-socialistes, résolument hostiles au vote des femmes. Le militantisme féministe est une longue route raboteuse, semée de cahots.

vendredi 24 juillet 2015

Les hommes et la violence

" Scarcely a human being in the course of history has fallen to a woman's rifle ; the vast majority of birds and beasts have been killed by you, not by us ; it is difficult to judge what we do not share. " *
Virginia Woolf - Trois Guinées - 1938

Kim Stallwood est un activiste professionnel de la cause animale. Je l'ai déjà cité dans le billet précédent sur la conférence de Rennes. Il est aussi végane**, par compassion envers les animaux. Je vous propose la traduction de trois pages de son livre Growl, sorte de biographie et de conseils en stratégie d'un avocat de la cause animale où il aborde le sujet de la violence masculine. L'ouvrage est disponible seulement en anglais.

What is non violence ?  
" Un aspect final de l'engagement à la non-violence doit être mentionné : le rôle de la masculinité. J'espère avoir illustré à travers ce livre qu'être végane ne fait pas automatiquement de vous une "bonne personne", parce que vous pouvez adopter ce régime pour un certain nombre de raisons (telles qu'un bizarre désir de pureté corporelle, en couverture d'un désordre alimentaire, ou pour vous faire vous sentir supérieur) qui n'ont rien à voir avec le fait de vivre en montrant plus de compassion [...]. Dans un trope aussi éculé qu'il est faux (Berry, 2004, 33-34), plusieurs mangeurs de viande observent qu’Adolphe Hitler était végétarien, comme si, de quelque manière que ce soit, ce commentaire était une analyse pertinente de l'engagement des personnes végétariennes pour la santé des animaux, celle de la planète, et la leur.

Un autre fréquent et tenace même -ce serait lui donner trop de crédibilité que de l'appeler une ligne de pensée- est que ne pas manger de viande est de quelque façon un signe de féminité, de passivité et de faiblesse, et que, au contraire, manger la chair des animaux est un symbole de masculinité et de force. Dans ses écrits, Carol J Adams a exploré cette sexualisation de la consommation de viande et son parallèle, l'animalisation du corps des femmes et de ses parties, dans la pornographie et la publicité (1990). Avec d'autres auteures féministes, elle a aussi observé la violence masculine contre les femmes et les animaux -particulièrement, comme je l'ai noté, dans le contexte de menace ou de violences réelles envers les enfants et les compagnons animaux, pour contrôler et terroriser l'épouse.

Naturellement, les femmes aussi mangent de la viande et quelques femmes blessent leurs êtres aimés (hommes et femmes) mais l'évidence que rapportent journaux et différentes études suggèrent que la plupart des actes violents sont commis par les hommes : que ce soit contre d'autres êtres humains ou contre les compagnons animaux à la maison, en tuant des animaux sauvages, ou encore en tuant des taureaux sur un ring... Etc. Pour Adams et les autres, ces actes de violence sont des fonctions de la société patriarcale où les hommes sont définis par leur manque d'empathie ou d'intérêt pour les autres animaux, notamment les animaux domestiques.

"Les hommes dans nos sociétés patriarcales, écrit le vétérinaire Michael W Fox, peuvent parfaitement montrer de la cruauté envers les animaux, ou la justifier, car, plus que les femmes, ils empêchent leur empathie de se manifester quand ils font face au dénuement et la souffrance des autres". Il continue : "Leur capacité d'empathie est empêchée par les religions et idéologies politiques égoïstes et intéressées, telles la domination qui leur est accordée par Dieu sur toutes les autres créatures (les femmes, les animaux et la nature).

Au commencement de son livre "Brutal : Manhood and the exploitation of animals ", Brian Luke demande au lecteur d' "imaginer une chasse, un piégeage, une vivisection, un abattage ou un sacrifice animal. Imaginez les concrètement en détail, y compris en attachant des noms et des visages à ceux qui tuent des animaux. Maintenant, imaginez une manifestation contre une des institutions précédentes, de nouveau en mettant des noms et des visages sur les manifestants. Qu'est ce que vous voyez ?". 
Sa réponse ? "Plus que probablement, vous aurez vu des hommes tuer, et des femmes protester".

Comme moi, Luke s'intéresse non pas tant à la raison pour laquelle les femmes s'opposent à l'exploitation animale, qu'au fait que les hommes la soutiennent. Pour autant que je sois concerné, la compassion n'est pas un attribut basé sur le genre. Elle est en nous, innée -nourrie par l'éducation que nous recevons, les valeurs instillées par la famille et la société, et les choix que nous faisons dans nos vies. Aussi, pourquoi les membres de mon genre sont-ils apparemment aussi amoureux de la violence ?

Une raison est sûrement que nous sommes habitués à être en position de contrôle et de pouvoir. Le corollaire est que si ce contrôle et ce pouvoir sont menacés, ceux habitués à l'exercer se vengent contre les plus faibles qu'eux. En tant que gay, je suis conscient de la façon dont je suis perçu par les hétéro-sexistes : féminisé, donc moins puissant. En tant qu'homme, je suis trop conscient de mes propres attentes à être le boss, à commander naturellement l'attention et le respect, simplement parce que mon genre a, pendant des siècles, été habitué à la position métaphorique et réelle d'hôte présidant la table.

Selon moi, si le véganisme et la non violence doivent dire quelque chose au-delà d'une simple préférence de régime, et d'un noble et inaccessible idéal, alors nous devons saisir que nos tendances - aussi bien masculines qu'humaines- sont de nous imposer aux autres, et de tenter de les manipuler pour atteindre nos buts. Nous devons rester ouverts à la possibilité que nous n'avons pas toutes les réponses, que l'humilité et l'attention inspirent les autres à travers nos comportements, qu'elles sont aussi expressivement valides en terme de leadership que les postures, le bruit ou ou les jugements hâtifs sous couvert d'autorité.

En fait, tout engagement au véganisme et à la non violence doit être enraciné dans une complète humilité, simplement parce que l'ahimsa (non-violence) est impossible. "Les humains ne peuvent, même pour un moment, vivre consciemment ou inconsciemment sans commettre l'himsa (violence), disait Gandhi. "Le fait est que vivre -manger, boire, se mouvoir- implique nécessairement la destruction de la vie, à chaque minute." (Borman, 1988, 185). Aussi, être un authentique végane, c'est reconnaître le fait qu'on ne peut jamais être végane ; s'engager à la non-violence est reconnaître combien nous sommes, en qualité d'êtres humains, en colère, déçus, frustrés, ou simplement irrités - et continuer néanmoins à poursuivre la non violence. Comme Gandhi, j'aime l'idée que la réconciliation paradoxale et pragmatique d'être végane dans un monde de mangeurs de viande est impossible, et en même temps qu'elle est idéale pour créer un monde fondé sur la compassion, la vérité, la non violence et la justice. "

Traduction des pages 166, 167, 168 de GROWL par Kim Stallwood. Chapitre What is non violence ?


* Traduction libre de la citation de Virginia Woolf en début de billet :
"Rarement un être humain au cours de l'histoire est tombé sous les balles d'une femme ; la vaste majorité des oiseaux et des bêtes a été tuée par vous, pas par nous ; il est difficile de juger ce que nous ne partageons pas".
** Dans ma traduction, j'ai préféré le français épicène végane au terme anglais vegan. On peut aussi écrire végétalien.

jeudi 16 juillet 2015

Le mouvement pro-animaux : croisade morale ou mouvement social ?

Fin mai 2015, j'ai assisté au colloque international "La libération animale 40 ans après" organisé par le laboratoire de langues de l'Université de 
Rennes 2. L'invité d'honneur était Peter Singer, philosophe australien utilitariste dont le livre succès mondial en librairie paru en 1975 " La libération animale" (page Wikipedia ici avec résumé de l'argument) fête ses 40 ans : le moment de faire le point sur le combat pour changer le statut de l'animal dans nos sociétés.


Je n'ai pas assisté à toutes les conférences qui ont duré deux jours : j'ai entendu celle de Peter Singer qui a introduit le cycle, celle de Kim Stallwood qui donne son nom à mon billet, et celle de Anne Zielinska, professeure de philosophie morale à l'Université Paris1- Panthéon Sorbonne.

Peter Singer rappelle d'où nous venons :
La Genèse : Dieu crée l'homme à son image et lui donne tous pouvoirs sur les animaux. Après la Genèse, Aristote : les plantes vont aux animaux et les animaux aux humains ; Thomas d'Aquin : It doesn't matter how humans treat animals because God has subjected  all THINGS to man's power (Peu importe comment les humains traitent les animaux puisque Dieu a soumis toutes CHOSES au pouvoir de l'homme) ; puis arrive l'animal automate de Descartes ; Kant : "Nous n'avons aucun devoir envers les animaux car ils n'ont pas conscience d'être" ; comparer humains et animaux est offensif aux humains, idée encore très prégnante aujourd'hui, à preuve les remarques que nous nous attirons régulièrement quand nous plaidons la compassion envers les animaux ! Égalité dans la souffrance, égalité en considération, professe Peter Singer, philosophe utilitariste.
" Le spécisme est un préjugé, une attitude ou un biais envers les intérêts des membres de notre propre espèce, contre les membres des autres espèces ".

Puis Peter Singer rappelle les données suivantes : par an, 100 millions de vertébrés sont tués pour la recherche, 60 milliards (Chiffres FAO) d'animaux vertébrés sont tués pour l'alimentation humaine, non inclus les poissons : 1,3 trillions hors bycatch (les prises accessoires qui sont considérables !). Notre tolérance à la maltraitance animale baisse régulièrement : le public ne veut plus voir d'animaux maltraités dans les films. Ne mangeant ni viande, ni poisson, ni poulet, le nombre de végétariens / véganes augmente de façon régulière, et la consommation de viande baisse, sauf en Asie. Les recherches sur les mots vegan, végétarisme sont en hausse constante sur Google. Puis il y a une prise de conscience environnementale et climatique. Des directives européennes ont été promulguées contre les cages à truies, veaux, poules pondeuses, et les tortures infligées dans les labos de recherche sont désormais punies par la loi, grâce à l'activisme des défenseurs des animaux. Les chimpanzés et les grands singes seront bientôt reconnus comme des personnes juridiques. Selon Peter Singer, le statut des animaux et la cause animale avancent.

Kim Stallwood est activiste britannique de la cause animale, auteur de Growl, ex directeur exécutif, notamment de BUAV devenu Cruelty free International, et de PETA USA, lorsqu'ils étaient encore une association locale. Kim Stallwood rappelle les trois écoles du mouvement de protection animale : l'utilitarisme de Peter Singer, les droits naturels de Tom Regan (The case for animal rights), philosophe abolitionniste, théoricien du droit des animaux, "les animaux non humains ont des droits moraux", et les écoféministes : Carol Adams, Josephine Donovan, Lori Gruen, et Marti Kheel pour citer les plus notables. Je rappelle que même s'il est quasiment inconnu en France, le mot "écoféminisme" a été inventé par la féministe française Françoise d'Eaubonne dans Le féminisme ou la mort publié en 1974 !
" L'écoféminisme est une philosophie et un mouvement politique qui combine les problématiques écologistes et féministes, en regardant les deux comme les résultantes de la domination des hommes sur la société ".

Citation de Marti Kheel (Fondatrice de FAR : Feminists for Animal Rights) dans cet article de Françoise Stéréo : "Au début des années 80, Adrienne Rich soutenait que dans une société patriarcale, l’hétérosexualité n’est pas un choix ou une préférence ; c’est une norme institutionnelle destinée à maintenir les femmes dans un rapport de sujétion physique, économique et émotionnelle. Il en va de même avec l’alimentation carnée. Celles et ceux qui rejettent la norme dominante en adoptant un mode de vie végane se heurtent à des obstacles très similaires à celles qui remettent en question la norme hétérosexuelle. Marti Kheel résume ainsi l’intrication des luttes : « Tout comme une femme est considérée comme incomplète sans un homme, les aliments végétariens sont considérés comme incomplets sans l’ajout de chair.".

Revenons à Kim Stallwood : le mouvement pour les animaux, croisade morale ou mouvement social ? Alors que la croisade morale (stade où en sont encore pas mal de militants de la cause animale) est une option individuelle, un choix de vie personnel, capable pour les plus convaincants d'"évangéliser" quelques autres, le mouvement social agrège des individus de plus en plus nombreux qui, ensemble, exigent des gouvernements des politiques publiques, des lois, et l'application sans faille de ces dernières. A l'instar du mouvement d'abolition de l'esclavage, des mouvements ouvriers au XIXè siècle, du mouvements des noirs américains pour leurs droits civiques, des féministes suffragistes obtenant le droit de vote pour les femmes, ou du mouvement des gays et lesbiennes pour obtenir les mêmes droits à l'union civile que les autres membres (hétérosexuels) de la société. Kim Stallwood y voit 5 phases de progression de l'influence du mouvement :
- L'éducation du public,
- Les politiques publiques,
- Le vote de lois,
- L'application de ces lois,
- L'acceptation par la société.
Donc, le mouvement pour les animaux doit devenir plus adulte, plus organisé et complexe, plus politisé. Il rappelle que les élections sont des opportunités pour soulever la question animale. La plupart des politiciens ne s'intéressent pas aux animaux, ils pensent qu'il s'agit d'un sujet sans importance. Oubliant que le "complexe industriel animal", autrement dit les industriels de l'agro-alimentaire, sont une force politique puissante faisant constamment pression sur les politiques pour que surtout l'actuel non statut de l'animal reste la norme, afin qu'ils puissent continuer leurs activités -de vivisection pour les laboratoires, d'élevage concentrationnaire maltraitant pour les éleveurs abatteurs, leur "spectacles" pour les zoos, delphinariums, cirques... Le mouvement pour les animaux doit briser ce cercle d'influence unilatéral en mettant les animaux dans la politique.
"Put animals into politics ".

Anne Zielinska  - Quels droits pour les animaux ?
Invoquant la Magna Carta, première charte des droits humains du monde anglo-saxon, imposée par ses sujets à Jean sans terre au XIIIème siècle, Anne Zielinska rappelle que le droit est accordé après une lutte et une exigence, pas sur des considérations morales ni philosophiques. On accorde un droit à celui qui sait le réclamer. Le droit est entièrement construit, non basé sur la morale, il se revendique : c'est une volonté commune exprimée et organisée socialement. Il n'y a pas de droits "naturels", tout est socialement construit, revendiqué, milité, organisé. "Le travail critique et reconstructif fait sur la notion des droits de l'homme ne s'appuie pas sur les prétendus droits moraux ou naturels, il n'a pas été fait dans ce contexte".
Anne Zielinska rappelle que les animaux subissent une triple 
exploitation : dans le travail (comme les ouvriers), la reproduction (comme les femmes) et enfin pour leur viande, quand ils sont à bout de force. Les patrons et les capitalistes ne mangent pas leurs ouvriers (ni les maris leurs femmes) quand leurs corps sont épuisés. "On ne devrait pas avoir le choix entre œufs de batterie (de cages) et œufs de plein air, il devrait y avoir une loi qui interdise les conditions d'élevage inacceptables".

Les textes de ces deux jours de conférence seront publiés et disponibles en décembre 2015 aux Presses Universitaires de Rennes.

"... la violence que nous infligeons aux animaux partage les mêmes racines que la dévastation que nous causons à l'environnement et la misère que nous infligeons à notre propre espèce -celle du corpus des idéologies (philosophiques, politiques et spirituelles) qui encadre les gens à la marge, incluant les femmes et les enfants, les animaux et la nature, que nous instrumentalisons pour notre usage- cette violence nous a conduits à plus d'aliénation pour nos familles, les autres espèces, notre maison planétaire, et finalement nous-mêmes.
Kim Stallwood - Growl - 2014

En conclusion, j'aimerais citer un autre paragraphe de Growl, où Kim Stallwood jette les bases d'une théorie politique de la citoyenneté animale en citant les deux auteurs de Zoopolis, Donaldson et Kymlicka :
" Certains animaux devraient être vus comme formant des communautés séparées, souveraines sur leurs propres territoires (les animaux sauvages, vulnérables à l'invasion humaine et à la 
colonisation) ; d'autres animaux sont comparables aux migrants et aux habitants qui choisissent de venir s'installer près des zones d'habitation humaine (les animaux opportunistes) ; et enfin, ces animaux qui devraient être considérés comme citoyens à part entière de la polis (cité), à cause de la façon dont ils ont été élevés à travers les générations, et de leur interdépendance avec les humains (les animaux domestiques) ".  

samedi 11 juillet 2015

Dans la torpeur de l'été, petite revue de web

Période de "ferias" partout dans le monde méditerranéen : Espagne, Mexique et bien sûr, France, puisque les espagnols au XIXème siècle ont voulu étendre leur "marché" de la brutalité et de la torture infligées aux animaux : San Firmin, Pampelune, Béziers, etc... villes de manifestation de la petite virilité masculine, et de leur énorme lâcheté.




Foutre le feu à un dispositif fixé sur les cornes d'un taureau et le défier constitue une des pires mauvaises actions de mecs excités à front bas, qui n'ont manifestement pas l'électricité à tous les étages ! Et la société a la plus grande tolérance pour ces pratiques de mâles des cavernes. D'ailleurs, ce n'est même pas sûr que les hommes des cavernes aient été aussi stupides.Quand on pense qu'ils ont le pouvoir pratiquement partout, notre espèce est vraiment inconséquente de leur laisser la gouvernance du monde. N'importe quelle autre espèce responsable les aurait disqualifiés. Même si quelques happy few (vraiment few !) laissent parler leur compassion pour les êtres.

"La pratique de la virilité entr[e] de plus en plus en contradiction avec la vie sur la planète "
Kate Millet - La politique du mâle - 1969

Il y a toutefois des "hétérotes" à la botte (la lecture de Virginie Despentes améliore nettement mon vocabulaire :) qui trouvent que les hommes, décidément, ramollissent. Je vous laisse cliquer sur le lien angrywomenymous pour une explication de texte, notamment sur la mauvaise action de Causeur. J'ai lu quelques articles sur leur site Internet, franchement, c'est le creux estival ! Ne l'achetez pas, vous allez regretter vos 5,90 €, même pour un numéro double !

Sommaire qui tache :
Actualités
• Harcèlement : et si on inversait les rôles ?
Dossier
• Brigitte Lahaie : « Najat Vallaud-Belkacem me fait penser à un pitbull »
• Et le féminisme créa la pouffiasse
• Pères divorcés : jamais sans mon fils

Les Nouvelles News parlent de l'interview de Brigitte Lahaie en édition abonnées.Mais les commentaires sont accessibles.

Causette, j'en ai lu deux numéros, donnés un par une amie, l'autre par ma coiffeuse. Je n'ai jamais trouvé que leurs articles, (à défaut de leurs
idées ?) étaient féministes. Et il faut admettre leurs couvertures. Celle de cet été est on ne peut plus dans le pire de ce qu'on voit partout : animalisation des femmes et féminisation des animaux : qu'est ce qui est plus cliché sexiste spéciste que l'association femme / volailles : dindes, poules, oies ? Les deux se renforçant mutuellement. On n'en peut plus, même au 100ème degré !

Actualisation 14 juillet 2015 :
En 2004, sous le gouvernement Labor (travailliste) de Tony Blair, les anglais avaient courageusement voté l'interdiction de la sanglante chasse aux renards. En 2015, sous le gouvernement Tory (conservateur) de David Cameron, largement réélu en début d'année, cette loi est remise en cause par le lobby des éleveurs qui, comme toujours, accuse les animaux sauvages de contaminer leurs élevages, alors que ce sont leurs mauvaises pratiques qui leur apportent la peste. Au fond, la peste, ce sont les éleveurs, ces irréductibles ennemis de la nature, de la vie sauvage et de la biodiversité ! Les activistes pour les animaux sont donc en campagne sur Internet et partout, pour que la loi reste en l'état. Comme toujours, ce sont les lois protégeant les plus faibles, les sans voix, qui sont sujettes à remise en cause.
Don't turn back the clock ! #KeepTheBan.

vendredi 3 juillet 2015

Les "Amazones de la terreur"

Sur la violence politique des femmes, de la Fraction Armée Rouge à Action Directe. Par Fanny Bugnon - Petite Bibliothèque Payot Editeur.

" L'anthropologie sociale a démontré que faire couler le sang était proscrit pour les femmes, soumises à l'écoulement incontrôlé et souillant du sang menstruel, quand il coule volontairement chez les hommes en raison de leurs activités guerrières ".

Dans les années 60/70, sévissait le terrorisme de groupuscules d'extrême gauche sous forme "d'expériences révolutionnaires armées", notamment sous les appellations de Fraction Armée Rouge (RAF) en Allemagne, Action Directe en France, les Brigades Rouges en Italie et, au Japon, l'Armée Rouge Japonaise. Ce qui caractérise ces groupes, c'est que des femmes, non seulement y étaient partie prenantes, mais elles en étaient soit les fondatrices ou co-fondatrices (Groupe Baader-Meinhoff, Groupe Rouillan-Ménigon...) et dans tous les cas, elles en constituaient la moitié des effectifs. Ce dont vont s'étonner les médias de l'époque : des femmes terroristes, dérangeant l'ordre social des sexes, tuant à bout portant leurs victimes -le Général Audran en 1985 et surtout Georges Besse, assassiné par deux femmes, Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron le 17 novembre 1986, en bas de son domicile parisien, vont frapper les esprits.

" Il n'est pas question d'une quelconque "masculinisation du terrorisme" tant le phénomène est pensé à partir d'un référentiel masculin ".

Le livre de Fanny Bugnon aborde le traitement par la presse de l'époque de la survenue de femmes, à égalité avec les hommes, dans ces phénomènes extrêmement violents. Renvoi à leur catégorie de sexe, construction de représentations, appel aux mythes, psittacisme et manque d'imagination : la bande à Bonnot ayant défrayé la chronique au début du siècle, on va commodément reprendre le terme : les groupes d'extrême-gauche vont devenir la "Bande à Baader", et la "Bande à Rouillan", et encore, dans les années 70 et 80, on n'avait pas les chaînes tout info qui ne savent rien mais tiennent l'antenne 24 H sur 24 ! Vous en avez assez d'entendre "loup solitaire" ou "loup déguisé en mouton", litanie des médias en boucle d'aujourd'hui pour qualifier les "djihadistes" islamo-fascistes ? Ne vous plaignez pas : ce sont des hommes commodément animalisés pour les exclure de l'humanité (il n'y a bien entendu de loups solitaires que dans l'espèce loup) mais ils sont dans leur rôle : la violence EST masculine, tenez-le vous pour dit. "Les hommes ne sont pas distingués par leur sexe, renvoyés à un neutre réaffirmant la norme du masculin dans l'exercice de la violence". Mais les femmes SONT le sexe, elles mettent des enfants au monde, elles nourrissent leurs petits au sein, celles qui tuent à bout portant un homme, "sans concours masculin" qui plus est, transgressent ces lois intangibles, elles seront accusées de "féminiser" le terrorisme !
Déviantes, suiveuses, "soumises (forcément) à un ascendant masculin", ou amoureuses, "elles sont mues par la passion et non par la raison". Sont-elles intellectuelle politisée comme Gudrun Ensslin, ou journaliste rédactrice en chef d'une revue d'extrême gauche comme fut Ulrike Meinhoff, ou militante syndicale comme était Nathalie Ménigon, écrivent-elles des articles et des proclamations pour affirmer leurs engagements ? Peu importe, rien n'y fait, elles sont inaudibles, car femmes.

Perverses, forcément...
Les journalistes dénichent des témoignages sur Nathalie Ménigon : elle "haïssait ses petites copines de classe", alors que, "à deux ans déjà, elle adorait les lapins" ! Quelle petite fille n'a pas eu de détestations pour des copines de classe et n'adore pas tous les animaux à fourrure ou à
plumes ? C'est le contraire qui étonnerait.

Comme toujours, on convoque la mythologie pour qualifier ces femmes, combattantes politiques : sorcières (la "crinière rousse" de Joëlle
Aubron !), égéries, passionarias (a-t-on jamais entendu parler d'un passionario ?), Amazones, Furies, Anges noirs, Anges exterminateurs de l'Apocalypse, les psychiatres et psychanalystes qui feraient bien de s'analyser eux-mêmes, rappliquent pour rappeler l'ordre social patriarcal. D'autant qu'après mai 68, la mode unisexe fait rage : pantalons pour tout le monde. Si on ne peut plus distinguer le mâle de la femelle, où va-t-on ? Ces "féministes" (certaines vont se revendiquer telles) mais le mot est stigmatisant dans la presse, "sèment le chaos". Depuis le temps que les mecs sèment la terreur et le chaos, personne n'en a jamais fait un tel foin ! Le livre est truffé de citations de la presse déchaînée (Le Monde, Paris Match, Le Figaro...), à lire au bord parfois, du fou rire nerveux. Citation du Figaro du 3 août 1977, qui découvre stupéfait qu' "un terroriste allemand sur deux est une femme" ! Oui, comme un homme sur deux est une femme, c'est quand même dingue qu'il faille le rappeler à tout bout de champ.

" Elles s'inscrivent résolument dans le registre du désordre, au panthéon des femmes fortes et des femmes vénéneuses, celles par qui le mal arrive. [...] Résolument dépolitisé, le traitement dont elles font l'objet, qu'il passe par leur vie sentimentale, leur corps ou leur trajectoire militante, s'inscrit dans le registre d'une dangerosité proportionnelle à la dissonance qu'elles incarnent à l'égard des normes de genre. "

Érudit, documenté, féministe grand teint, argumenté, didactique et militant, rappelant précisément l'histoire récente à toutes celles et ceux qui l'ont  vécue, ce livre vous plaira comme il m'a plu, sans aucun doute. A lire et à faire lire, mon billet n'étant qu'un court résumé.

ELLES ONT FAIT LE CHOIX DES ARMES


Nathalie Ménigon - 1957-  Militante syndicale, membre fondatrice d'Action Directe - Condamnée à la prison à vie en 1989, libérée sous conditions en 2008. Elle n'a pas le droit de s'exprimer sur ses actions passées.


Joëlle Aubron - Militante d'Action Directe - 1959-2006 - Condamnée en 1989 et 1994 à la réclusion perpétuelle - Morte d'un (dernier) cancer en 2006.


Ulrike Meinhoff - 1934-1976 - Journaliste, cofondatrice avec Andreas Baader du Groupe Fraction Armée Rouge en Allemagne dans les années 70, et


Gudrun Ensslin - 1940-1977 - Universitaire, cofondatrice avec Andreas Baader de la Fraction Armée Rouge. Toutes deux sont mortes, ainsi que leurs camarades hommes, dans des circonstances étranges au bloc de haute sécurité de la prison de Stuttgart-Stammheim. Les rapports officiels ont conclu au suicide.


Fusako Shigenobu - 1945- Cofondatrice de la Japanese Red Army. Evadée en Palestine, elle combat aux côtés du FPLP (Front Populaire de Libération de la Palestine, marxiste-léniniste). Condamnée en 2006 au Japon à 20 ans de prison, elle purge toujours sa peine en luttant contre un cancer.

Je ne montre que les plus emblématiques, collectivement, elles représentaient la moitié des effectifs de ces groupes, soit plusieurs dizaines, en France, en Italie, en Allemagne, au Japon, et même si le terrorisme est une impasse dans le combat politique aussi noble soit-il, elles font partie de l'histoire, elles y ont pris toute leur place, qu'elles ont payée de leur liberté, de leur santé et de leur vie, comme les hommes. Elles agissaient à visage découvert car "à la différence du banditisme classique, les militant-es des organisations révolutionnaires ne dissimulent jamais leur visage au cours des opérations de financement ou d'attentats". Il n'y a donc aucune raison, sauf à vouloir comme toujours évincer les femmes, de leur appliquer un double standard. Elles n'étaient pas, surtout à cette époque de combats féministes, à la remorque des hommes.

"Aujourd'hui, aux quatre coins de la planète, des femmes continuent de faire de la violence un moyen d'action politique, quitte à mettre, en plus de celles de leurs victimes, leur propre vie en jeu. Que ce soit dans les rangs de la New people's Army aux Philippines, des mouvements naxalistes en Inde, des Forces Armées Révolutionnaires en Colombie (FARC), des groupes pro-palestiniens ou des séparatistes tchétchènes, ces femmes demeurent toujours perçues à travers un filtre quasi identique : celui des "amazones de la terreur. "

Liens supplémentaires
Terrorisme : histoire et définitions 
Sociétés et terrorisme par Michel Wieviorka

samedi 27 juin 2015

"Les femmes c'est le diable" par Juliette - La Radio de blogueurs de l'été

La radio de blogueurs/blogueuses de l'été 2015, organisée depuis 6 saisons par Lolobobo, is back !
Pour ma participation de cet été, j'ai choisi la chanson de Juliette Noureddine, "Les femmes c'est le diable".



Un texte interprété, chanté sur la diabolisation des femmes, le business lucratif de la religion dictatoriale nommée Patriarcat. Et, puisque c'est la règle du jeu, je tague Euterpe et Zoé Lucider : si elles veulent participer (mais elles feront ce qu'elles voudront), la manière de faire est aussi bien expliquée chez Affichage libre.

Mes précédents chansons de l'été pour la Radio de Blogueurs :

Get a job par Beth Ditto - Gossip en 2013
Jenny par De Palmas en 2014
Le player de la radio des blogueurs/euses

Je rajoute en cadeau Bonux : un Chaperon Rouge antispéciste et antisexiste, assez dans le ton de ce qui précède :



Antisexiste, parce que Chaperon Rouge n'a plus peur du Grand méchant loup, destiné à effrayer les filles pour les faire rentrer et rester à la maison. Au contraire, elle a même l'air plus inquiétante que le lui.
Antispéciste, car les deux se protègent l'une l'autre : elle, un main dans sa fourrure, lui devant elle, montrant les crocs. Un tandem pareil ne craint plus personne, ce sont les garçons qui font peur qui doivent surveiller leurs arrières : le conte traditionnel loupe sa cible et son propos, la fille et la bête ont fait alliance.
Tremblez, boys.

Lien supplémentaire :  De 15 au 18 juillet 2015, la Maison des Métallos Paris 11è adapte le texte subversif et culte de Valerie Solanas SCUM manifesto : Scum RODEO Valerie Solanas / Sara Chaumette / Mirabelle Rousseau. Si vous êtes à Paris ou avez l'occasion d'y aller, réservez une soirée dans les dates ci-dessus, dites que vous venez de ma part (vous serez bien reçu.e.s) et... racontez-moi dans un commentaire ;))

dimanche 21 juin 2015

Phallocentrisme du désastre - 2

En ces temps d'encyclique pontificale, et en regardant Nicolas Hulot au 13H15 de France2, dimanche 21 juin, faire le tour du monde des grands ducs au pouvoir, en substance, les barbus en robe à dieu viril (pape, patriarches coptes, orthodoxes, imams...) pour les sensibiliser au changement climatique, j'ai eu envie de citer une nouvelle fois Naomi Klein " Tout peut changer", son troisième opus, dont j'ai déjà parlé une première fois ici. Bien que certains chapitres soient ardus, je recommande chaudement la lecture de cet ouvrage passionnant.


Au chapitre 12, "Partager le ciel", Naomi Klein voit un espoir pour le climat se lever du côté des Premières Nations. Klein est canadienne : les autochtones, (le Canada est à cette époque une colonie britannique), ont obtenu au 18ème et 19è siècles la signature de traités avec la couronne britannique, au gré des alliances, la guerre faisant rage entre France (au Québec) et Angleterre, pour la possession de territoires. La plupart de ces traités signés avec la monarchie, reconnaissant des droits aux autochtones (piégeage, fourrures, non exploitation de certaines terres des ancêtres...) sont restés inappliqués ou ont été largement bafoués par les ex-colons à l'époque moderne, bien qu'ils n'aient jamais été révoqués. Or, il se trouve que les compagnies extractivistes ont besoin des sols pour creuser et déposer des gravats, et de larges bandes de terres pour faire traverser des oléoducs, de voies ferrées pour transporter le produit de l'extraction, charbon, pétroles de schistes et gaz. Ces installations toutes très polluantes, traversent les territoires concédés aux Premières Nations qui se sont réveillées pour défendre la "terre des ancêtres" contre la prédation des extractivistes. Le mouvement Idle No More (Jamais plus l'inaction) a vu le jour, créé en 2012 par quatre femmes (Nina Wilson, Sylvia McAdam, Jessica Gordon et Sheelah McLean) en lutte contre la colonisation et le patriarcat, puis contre la vente de terres autochtones prévue unilatéralement, sans concertation, par une loi omnibus de Stephen Harper, grand extractiviste devant l'Eternel : Stephen Harper Premier Ministre conservateur du Canada et plus qu'accessoirement, protestant évangéliste. Naomi Klein place beaucoup d'espoir dans toutes les tribus autochtones, tous les peuples premiers de la planète pour défendre le climat et les énergies renouvelables contre l'extractivisme forcené des industriels.

Voici ce qu'elle écrit à propos de Red Cloud (Nuage Rouge) ancien ouvrier métallurgiste devenu pionnier des énergies renouvelables :

" En regardant [Red Cloud] s'affairer autour des maisons, une étincelle dans les yeux, je comprends soudain que c'est cette nécessité de s'adapter à la nature qui rend certaines personnes hostiles aux énergies renouvelables ; il qualifie d'"indianisation" ses bricolages et ses adaptations, qui lui rappellent la construction de sa première éolienne à partir d'une vieille camionnette Chevrolet Blazer 1978 qui rouillait sur sa réserve. En le regardant s'affairer autour des maisons, une étincelle dans les yeux, je comprends soudain que c'est cette nécessité de s'adapter à la nature qui rend certaines personnes hostiles aux énergies renouvelables : même à très grande échelle, ces dernières requièrent une humilité tout à fait contraire à l'esprit qui préside à la construction d'un barrage sur une rivière, à la fracturation de la roche-mère en vue d'en extraire du gaz ou à la domestication de la puissance de l'atome. Les énergies renouvelables exigent de l'être humain qu'il s'adapte au rythme des systèmes naturels, et non qu'ils soumette ceux-ci à sa volonté par la force brutale. [...]

C'est précisément de cette nécessité de s'adapter à la nature que la machine à vapeur de James Watt aurait affranchi l'humanité à la fin des années 1770, en libérant les manufacturiers de la contrainte de construire leurs établissements près des meilleures chutes d'eau et en permettant aux capitaines des navires de se moquer de la direction des vents. Le premier moteur à vapeur commercial, écrit Andreas Malm, "était apprécié pour n'être soumis à aucune force qui lui fût propre, à aucune contrainte géographique, à aucune loi extérieure, à aucune volonté résiduelle autre que celle de ses propriétaires ; il était absolument -ou plutôt ontologiquement- asservi à ceux qui le possédaient".

C'est à cette envoûtante utopie d'une maîtrise totale de la nature que tant de défenseurs des énergies fossiles sont si peu disposés à renoncer. D'ailleurs, lors de la conférence climato-sceptique du Heartland Institute, on n'a pas manqué de tourner en dérision les énergies renouvelables, réduites à des "rayons de soleil" et à des "brises agréables". Le sous-entendu était sans équivoque : les vrais hommes font brûler du charbon. Et il ne fait aucun doute que la transition vers les énergies vertes n'est pas une simple substitution de sources d'énergie, car elle suppose aussi une transformation fondamentale des rapports de pouvoir entre l'humanité et le monde naturel qui maintient celle-ci en vie. La puissance du soleil, du vent et des marées peut certes être exploitée, mais, contrairement aux combustibles fossiles, ces forces ne pourront jamais être entièrement contrôlées par des êtres humains. Et chaque écosystème dicte ses propres règles.

L'humanité se retrouve ainsi à la case départ, en dialogue avec la nature. Les défenseurs des combustibles fossiles et du nucléaire affirment que les énergies renouvelables ne sont pas "fiables", car elles nécessitent de prêter attention à des facteurs comme l'endroit où on vit, la durée d'ensoleillement, la force des vents ou le débit des rivières. Et ils ont raison : les énergies renouvelables, du moins telles que Henri Red Cloud les envisage, imposent une rupture avec le mythe d'une humanité devenue maîtresse de la nature par la volonté de Dieu, et une reconnaissance du fait que nous vivons en relation avec le reste du monde naturel. Mais cette relation est maintenant fondée sur une connaissance de la nature qui dépasse de loin tout ce que nos ancêtres d'avant l'ère des combustibles fossiles auraient pu imaginer. Nous en savons assez pour être conscients de l'ampleur de ce que nous ne pourrons jamais prétendre connaître, mais également pour trouver des manières ingénieuses d'optimiser les mécanismes de la nature dans le cadre  de ce que l'historienne féministe Carolyn Merchant appelle l'"éthique de la coopération". "

Les caractères en gras sont de mon fait.


Il va nous falloir renoncer à la domination et à la maîtrise absolue du singe nu sur la nature et toutes ses autres espèces pour tenter de nous maintenir sur la planète : je ne suis pas sûre que le Pape Bergoglio, malgré son encyclique, et tous les autres hiérarques des religions patriarcales, y soient prêts. Pourtant, il devra en être ainsi si nous voulons que l'aventure humaine continue encore un peu sur la Terre, cette force géologique qui nous a laissés passer, et vivre de ses ressources. Le maintien du climat tel qu'il nous a permis de prospérer jusqu'à aujourd'hui est un enjeu colossal pour l'humanité.

Liens supplémentaires :
Le facebook de Idle No More Paris
Brasiers et cerisiers : le réveil des luttes autochtones au Canada
Widia Larivière : A la défense des femmes autochtones

mercredi 17 juin 2015

Mon album photos #StopAbattoirs Paris

Samedi 13 juin 2015, sous un soleil radieux, plus de 2000 personnes (1500 selon la préfecture de police) défilaient à Paris pour la fermeture des abattoirs. Pas un mot dans les médias. Après une rapide recherche sur Google, seul Le Soir de Bruxelles a fait un article sur la manifestation belge du 14 juin. Voici mon album photos de la marche parisienne :


La tête du cortège


On se prépare à partir


La gendarmerie mobile était là, devant, derrière et sur les côtés !


Sur le parcours : un die-in*


Un autre die-in


N'hésitez pas à double cliquer sur l'image (et toutes les autres) pour l'avoir en grand, c'est impressionnant : die-in



Une participante :


Un panneau citant Jacques Derrida, philosophe français


Les véganarchistes radicales étaient là


Ca fait plaisir de voir autant de monde !



Un autre album photos dans la side bar à droite de mon blog.
Liens supplémentaires : La VIDEO de la marche ; Le site de la marche mondiale ; Toronto ;
" Rien n'est plus puissant qu'une idée dont le temps est venu !" Video Philippe Wollen ici.
" There is nothing more powerful than an idea whose time has come ! " - Victor Hugo
* Die-in : to die en anglais, mourir. Littéralement : on meurt sur place.

mercredi 10 juin 2015

Phallocentrisme du désastre


Le Comité Interprofessionnel du Saint Maure de Touraine, sis à la Chambre d'Agriculture d'Indre et Loire, en manque de relève et préparant l'avenir, les contraintes de son label AOP vont se durcir, décide d'une campagne produit. Le Sainte Maure de Touraine est un fromage de chèvre frais : on  fait faire des chevreaux aux chèvres, lesquels sont envoyés impitoyablement à l'abattoir afin d'extorquer le lait des chèvres pour notre propre usage et pour en faire des fromages. L'élevage, cette triste et habituelle histoire de l'exploitation du corps des femelles animales. Comme dans toute campagne produit (opposée à corporate où n'apparaissent que les "valeurs" et image de l'entreprise) on voit clairement le produit sur le visuel. Là où ça coince, c'est que non contents de montrer le produit, on pose à côté un corps de femme allongé, minci et courbé à la palette graphique, orné de cheveux évoquant les cornes de la chèvre : deux mauvaises actions en une, animalisation et réification d'une femme pour vendre un  produit. Contre promesse d'hydratation (?) de pureté et de régénérescence. Une sale habitude de l'industrie agroalimentaire : femmes réifiées, consommables et consommées de toutes les façons imaginables. Les hommes consomment, comme dans cette publicité KFC pour un hamburger au poulet "Big Boss" (il faut qu'ils s'identifient au boss sans doute), et les femmes sont consommées, comme des services (je vais y revenir) ou des produits alimentaires.En entier ou surtout en morceaux, comme de la viande dans la restauration, dans la pornographie et dans la prostitution.

Une des thèses de Carolyn Merchant dans Death of nature est que les femmes et la nature sont considérées et utilisées comme "récréatives" dans le sens étymologique du terme, re-créer, se renforcer, reprendre des forces : terrains de jeux et de ressourcement des hommes (mâles). Vampirisation et parasitisme des deux, pillage et exploitation organisées, institutionnalisées : travail bénévole et gratuit dans le mariage, au service du mari et de la famille, non inclus dans les PIB des nations rappelons-le, exploitation forcenée de la nature et des animaux sans autre contrepartie que quelques investissements en capitaux, et, corollaire, des milliards de tonnes de gaz à effet de serre balancés dans l'atmosphère. A tel point que, devenus une force géologique, nous sommes en train de modifier de façon irresponsable le climat de notre maison commune, la Terre, en cours d'incinération, avec nous dessus.

Je lis "Tout peut changer, Capitalisme et changement climatique" de Naomi Klein. Entre autres sujets d'intérêt, elle raconte dans un chapitre la naissance du mouvement environnementaliste, ou plutôt conservationniste, puisque c'était son appellation à la genèse du concept. Quand Watt invente le piston et le moteur à vapeur, il change radicalement le destin de l'humanité, jusque là dépendante des sources d'énergie là où elles se trouvaient : fleuves et cours d'eau notamment, pour faire tourner des turbines et des moulins. Or la machine à vapeur qui libère du lieu de production d'énergie marche au charbon, ressource minière, qu'on brûle. D'où la naissance de l'extractivisme : on va donc creuser, retourner la Terre dans ses moindres boyaux et entrailles (violer, disent les écoféministes) pour trouver du charbon, du gaz et du pétrole. Tant et tant que patatras, dès le milieu du XIXème siècle, les sites naturels commencent à en porter les stigmates. Les mêmes industriels milliardaires enrichis par l'extractivisme (ressources minières, pillage en règle des pays colonisés, hévéa, coton, main d’œuvre mise en esclavage...) ont l'habitude pour se délasser après leur boulot harassant d'enrichissement, d'aller pêcher le saumon, la truite, ou chasser "le gros gibier", dans les torrents, les rivières et les forêts où ils s'achètent des parts dans des sociétés de chasse : vous reconnaissez aisément la "nature récréative", re-créative du début. Sauf que le gibier disparaît, les saumons ne remontent plus les rivières, la nature est déjà à ce moment-là mise à mal par les activités humaines. Et ce sont eux qui vont s'en apercevoir les premiers : plus de gibier à tuer, plus de poissons à pêcher (tuer aussi donc), plus d'endroits où se retrouver hormis le bordel où ils vont tirer d'autres sortes de coups pour partager des moments ré-créatifs de communion virile ! Ils vont donc à coups de millions (ils sont riches et puissants) créer des sociétés conservationnistes (Sierra Club, qui comme son nom l'indique est un club huppé, créé dès 1882 !),  NRDC...) pour défendre D'ABORD leurs terrains de chasse et de pêche. Ce sont les prémices du mouvement qui deviendra avec une femme, Rachel Carson en 1964, au XXème siècle, le mouvement environnementaliste et écologiste. L'énorme différence entre les deux, entre conservationnisme et environnementalisme, entre capitalistes mâles chasseurs pêcheurs et Rachel Carson, c'est que les premiers défendent leurs privilèges de caste, et que la seconde défend l'intérêt général de la biosphère que nous habitons tous, notre seul vaisseau spatial, dont nous n'avons pas de double en secours. D'ailleurs, Rachel Carson s'intéresse au passereaux, aux insectes et aux verts de terre, au contraire
des chasseurs !


Sauf que toutes les organisations humaines portent dans leurs ADN les gènes du début de leur HIStoire, sans rémission. Nature et culture indissolublement liées. Il m'arrive régulièrement de donner ma signature à NRDC et à Sierra Club, devenues des ONG de protection de l'environnement. Comme au WWF ou a Greenpeace. Il m'arrive même d'adhérer. Mais après la lecture de ce livre, je vais faire des arbitrages. En effet, certaines de ces ONG reçoivent des financements des pires criminels climatiques de la planète (Shell, Total, Suez, BP, ConocoPhillips, certains engagés dans les pétroles de schistes) en quête de verdissement de leurs activités. Pire, elles financent via des associations intermédiaires afin de brouiller les pistes. Il est impératif de faire ses enquêtes avant de soutenir des associations qui deviennent, par la force des choses, otages de leurs financeurs.

Un autre exemple du cynisme de pseudo "défenseurs de l'environnement", avant tout conservateurs désireux de reconduire leurs discours et surtout leur prédation en gagnant le maximum d'argent : lundi 8 juin, j'écoute sur Europe1 l'édito économique de Nicolas Barré des Echos (sur ce lien). La France est la deuxième puissance maritime du monde avec ses kilomètres de côtes. Patrimoine exploitable par l'homme (lome, le genre humain sauce sexiste), il est donc plus sage, selon l'éditorialiste, de nettoyer les continents de plastique plutôt que de ne rien faire, puisque la mer est une ressource qui rapporte du pognon. Notez qu'arrêter de saloper n'est pas au programme, en effet, ça ne rapporte pas de dividendes, au contraire, c'est des contraintes, donc des entraves à la croissance. Je rappelle que les PIB masculins croissent bibliquement (croissez et multipliez, soumettez la nature et les bêtes, ordre de leur dieu phallocrate) en détruisant, puis en réparant, puis en se faisant rembourser par les adhérents/clientes des sociétés d'assurances qui augmentent leurs cotisations ! Privatisation des gains et socialisation des pertes, selon un modèle éprouvé.
Si on fait un petit relevé du verbatim de l'éditorial de Barré, on trouve : exploitation et exploiter, leur mantra, Lome, PATRImoine, puissance, rapporter, calcul économique, s'enrichir, et, bien sûr, la mythique et biblique croissance. Avec des défenseurs de l'environnement pareils, clairement, on n'est pas sorties de la fournaise menaçante.

Et ça risque de ne pas s'arranger lors de la prochaine COP21 à Paris, en décembre prochain, présentée comme décisive pour sauver le climat, la biosphère et nous qui sommes dedans : le tandem receveur des dirigeants du monde entier, François Hollande et Laurent Fabius, hôtes fauchés, font appel au patronage de criminels climatiques bien contents de l'occasion qui leur est offerte de faire du greenwashing dans cette caisse de résonance planétaire que promet d'être la réunion de Paris. Attac vient d'éditer une affiche sur le sujet.


Si les choses s’aggravaient, il reste aux hommes au pouvoir une dernière idée : une bonne guerre -éditorial des Echos. SIC. Quand les cliques consanguines auto-reproduites (comme écrit Naomi Klein) sont à cours d'idées pour régler une fois pour toutes les problèmes par eux créés, il reste la bonne vieille guerre qui permet d'imposer des sacrifices aux opinions publiques, puis quand la paix est revenue après une bonne saignée, on reconstruit sur les décombres, les femmes sont priées de retourner au gynécée pour pondre, et tout ça fait de la bonne croissance biblique : idée nihiliste de prophètes de malheur.  
Phallocentrisme du désastre.

Je vous propose deux paragraphes de Naomi Klein sur un paysage de l'Alberta, état canadien ravagé par l'extraction de sables bitumeux.

" Avant même d'apercevoir les mines géantes, alors que défilait encore devant moi le paysage d'une luxuriante forêt boréale parsemée de marécages verdoyants, j'ai cru sentir leur odeur qui me prenait à la gorge. Puis passée une petite colline, ils me sont apparus : les fameux sables bitumeux de l'Alberta s'étendaient devant moi, tel un désert gris, à perte de vue. Des montagnes de résidus si hautes que les travailleurs disent à la blague qu'ils ont leurs propres systèmes météorologiques. Des bassins de rejet si vastes qu'on peut les voir de l'espace. Un immense barrage, le deuxième plus grand du monde, destiné à contenir ces eaux toxiques. La terre écorchée vive. 
La science-fiction regorge d'utopies de terraformation où des humains colonisent des planètes sans vie qu'ils transforment en habitats semblables à la Terre. Les sables bitumeux canadiens en sont l'exact contraire : il s'agit d'une entreprise de "terradéformation", où l'on accapare un écosystème grouillant de vie pour le transformer en paysage lunaire où pratiquement rien ne peut vivre. Si les travaux se poursuivent, la zone touchée pourrait atteindre une taille comparable à celle de l'Angleterre. Le tout pour avoir accès à une forme semi-solide de pétrole non conventionnel connue sous le nom de bitume, dont l'extraction, très difficile, demande tant d'énergie qu'elle émet de trois à quatre fois plus de GES que celle du pétrole classique."
GES : Gaz à effet de serre
Tout peut changer - Naomi Klein - Actes Sud.


Liens : Les sables bitumineux, un fardeau environnemental exorbitant.
Chez les Panthères Roses : Ecoféminisme - Défaire les dualismes

vendredi 5 juin 2015

Marche Mondiale des Femmes 2015 - Nantes



"Beaucoup de femmes, je pense, résistent au féminisme car c'est une agonie d'être pleinement consciente de la misogynie brutale qui imprègne la culture, la société, et toutes les relations personnelles."


 " Cendrillon, la Belle au Bois Dormant, Blanche Neige, Rapunzel, se caractérisent toutes par la passivité, la beauté, l'innocence et la victimisation. Elles de gentilles femmes archétypales, victimes par définition. Jamais elles ne pensent, agissent, initient, confrontent, résistent, défient, éprouvent, prennent en charge, ou questionnent. Quelques fois elles sont forcées de faire le ménage. Elles n'ont qu'un rite de passage. Inertes, elles sont déplacées de la maison de leur mère à celle du prince. D'abord elles sont objets de malveillance, puis objets d'adoration romantique. Elles en font rien pour justifier ni l'une ni l'autre.
- Andrea Dworkin -

Pour dénoncer ces états de fait, La Marche mondiale des femmes est à Nantes 6 et 7 juin 2015 

Le programme de ces deux jours est sur l'Espace Simone de Beauvoir. Il n'est certainement pas trop tard pour s'inscrire.


Actualisation : L'association Femmes Contre les Intégrismes publie un texte manifeste A SIGNER ICI -  Pour en finir avec les intégrismes "gangrenés par l'ignorance, le machisme et l'obscurantisme jusqu'au meurtre".